La fusillade survenue récemment à la cité Fleming de Carcassonne n’est pas un simple fait divers. Elle illustre une évolution profonde du narcobanditisme français, où les réseaux se recomposent sans cesse, recrutent toujours plus jeune et utilisent les réseaux sociaux comme de véritables outils de communication et de recrutement. Dans cette guerre souterraine, deux sigles reviennent régulièrement dans les revendications publiées sur Telegram ou Snapchat : DZNG et CMNG. Derrière ces acronymes se cache une nouvelle génération de trafiquants qui bouleverse les codes du crime organisé.

De la DZ Mafia à la « Nouvelle Génération »

Pour comprendre les sigles qui circulent aujourd’hui dans les revendications criminelles, il faut d’abord revenir sur la DZ Mafia.

Née dans les quartiers nord de Marseille au début des années 2020, cette organisation criminelle s’est progressivement imposée comme l’un des principaux acteurs du narcobanditisme français. Le sigle « DZ » est généralement présenté comme une référence au code international de l’Algérie (« Dzayer » en arabe dialectal), en lien avec les origines de plusieurs de ses fondateurs. Avec le temps, cette appellation a toutefois largement dépassé cette dimension identitaire pour devenir une véritable marque criminelle.

La DZ Mafia ne désigne pas une mafia au sens traditionnel du terme, avec une hiérarchie unique et figée. Il s’agit plutôt d’une galaxie de réseaux capables de coopérer ou de s’opposer selon les intérêts économiques du moment, autour d’un objectif commun : le contrôle des points de vente de stupéfiants.

Depuis plusieurs années, cette organisation est au cœur d’une guerre particulièrement meurtrière à Marseille. Fusillades, assassinats ciblés et attaques contre des points de deal se sont multipliés, faisant plusieurs dizaines de victimes. Les nombreuses opérations judiciaires conduites par les services spécialisés, notamment l’opération Octopus, ont permis l’interpellation de nombreux membres et fragilisé certaines structures. Pour autant, les autorités estiment que la DZ Mafia demeure aujourd’hui l’une des organisations criminelles les plus puissantes du pays.

C’est dans ce contexte qu’est apparu un nouveau label : la DZNG, pour « DZ Nouvelle Génération ». Les enquêteurs y voient moins une nouvelle organisation parfaitement structurée qu’une évolution de la galaxie DZ, portée par des équipes plus jeunes, plus instables, plus éclatées et plus difficiles à identifier.

Le fonctionnement a lui aussi évolué. Les réseaux utilisent désormais massivement les réseaux sociaux pour recruter, communiquer et entretenir leur réputation. Le sigle « DZ » est devenu un véritable label criminel, repris par de jeunes équipes qui cherchent à s’approprier cette notoriété pour asseoir leur influence ou intimider leurs concurrents.

DZNG, CMNG : des labels plus que des organisations

Face à la DZNG apparaît régulièrement un autre acronyme : CMNG.

Là encore, la prudence s’impose. Contrairement à la DZ Mafia, les autorités n’ont pas identifié officiellement une organisation structurée portant ce nom. Le sigle circule principalement dans les revendications diffusées sur les messageries chiffrées et les réseaux sociaux. Sa signification exacte reste d’ailleurs incertaine: Clan Multi National Génération, Clan Marseillais Nouvelle Génération, Clan Marone Nouvelle Génération (les héritiers du clan Marone qui s’est opposé à l’absorption de tous les groupes après la guerre de 2024 entre la DZ et le clan Yoda).

Pour les spécialistes, ces appellations fonctionnent avant tout comme des labels ou des marques criminelles permettant à différents groupes de revendiquer une attaque, d’afficher une appartenance ou de mener une guerre psychologique contre leurs concurrents.

La communication est devenue une arme à part entière. Après une fusillade, plusieurs camps peuvent revendiquer la même attaque afin de préserver leur réputation ou de faire croire à une montée en puissance. Dans cet univers, perdre la face peut coûter aussi cher que perdre un point de deal.

L’« ubérisation » du narcotrafic

L’une des mutations les plus marquantes concerne le recrutement.

Les donneurs d’ordres se trouvent parfois à plusieurs centaines de kilomètres, voire à l’étranger ou derrière les murs d’une prison. Grâce aux téléphones cryptés et aux applications sécurisées, ils pilotent leurs équipes à distance sans connaître personnellement les exécutants.

Ces derniers sont recrutés via Snapchat, Telegram ou d’autres réseaux sociaux. Certains n’ont que 14, 15 ou 16 ans. Pour quelques milliers d’euros, ils acceptent de convoyer des stupéfiants, de surveiller un point de deal ou, dans les cas les plus graves, de participer à une expédition punitive avant de repartir dans leur région d’origine.

Cette sous-traitance de la violence rend les enquêtes particulièrement complexes. Lorsqu’un exécutant est arrêté, il connaît rarement l’identité des véritables commanditaires et quelques fois si un « concurrent » fini derrière les barreaux, il peut être passé à tabac pour faire passer un message à l’extérieur.

Pourquoi Carcassonne est-elle concernée ?

Si Marseille demeure l’épicentre historique de cette guerre des stupéfiants, les réseaux cherchent désormais à étendre leur influence vers des villes moyennes.

Les raisons sont essentiellement économiques. Dans les grandes métropoles, la concurrence est extrêmement forte, les moyens policiers sont importants et chaque territoire est déjà disputé. Les organisations criminelles cherchent donc à développer de nouveaux marchés dans des secteurs où la pression est moins forte.

Située à proximité de l’autoroute A61, connectée rapidement à l’A9 et proche de l’Espagne, principale porte d’entrée de la résine de cannabis en France, Carcassonne présente un intérêt logistique croissant.

Les points de deal locaux ne concernent plus uniquement le cannabis. La progression de la consommation de cocaïne et de drogues de synthèse représente aujourd’hui des revenus particulièrement attractifs. Selon les estimations des enquêteurs, certains points de vente peuvent générer plusieurs milliers d’euros de chiffre d’affaires chaque jour.

Narbonne, un enjeu logistique et financier

Si Carcassonne concentre aujourd’hui l’attention en raison de la récente fusillade, Narbonne occupe également une place stratégique dans cette géographie du narcotrafic.

Située au croisement direct des autoroutes A9 et A61, la ville constitue un axe de circulation privilégié entre l’Espagne et le reste du territoire. Cette position intéresse naturellement les réseaux spécialisés dans le transport de stupéfiants.

Mais un autre phénomène retient désormais l’attention des enquêteurs : le blanchiment de l’argent issu des trafics.

Une enquête menée par la Section de recherches de Montpellier sous l’autorité de la Juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille a récemment mis au jour un vaste réseau de blanchiment reposant sur plusieurs sociétés de BTP implantées notamment dans les secteurs de Narbonne, Béziers et Perpignan. Les investigations ont établi que des fonds provenant notamment du trafic de stupéfiants, mais aussi du travail dissimulé et du trafic de véhicules, étaient réinjectés dans l’économie légale par l’intermédiaire de sociétés commerciales. L’opération a conduit à la saisie de près de 2,7 millions d’euros d’avoirs criminels.

Cette affaire ne démontre pas un lien direct avec les groupes utilisant les labels DZNG ou CMNG. Elle illustre néanmoins une réalité désormais bien identifiée par les services spécialisés : les organisations criminelles ne cherchent plus seulement à contrôler les points de deal. Elles investissent également les circuits logistiques et les mécanismes de blanchiment indispensables au fonctionnement de leurs activités.

Un défi inédit pour les forces de l’ordre

La fusillade de la cité Fleming rappelle que le narcobanditisme ne se limite plus aux grandes métropoles.

Les équipes se recomposent rapidement, recrutent à distance grâce aux réseaux sociaux et utilisent des exécutants toujours plus jeunes, souvent venus d’autres régions. Les frontières entre criminalité locale et organisations nationales deviennent de plus en plus floues.

Pour les enquêteurs du Service interdépartemental de la police judiciaire (SIPJ), de l’Office antistupéfiants (Ofast), de la gendarmerie, des magistrats spécialisés et de la Préfecture de l’Aude, le défi dépasse désormais la simple lutte contre les points de deal. Il s’agit de démanteler des réseaux extrêmement mobiles, capables de recruter en quelques heures, de communiquer via des plateformes chiffrées et de déplacer leurs activités d’une ville à l’autre en fonction des opportunités.

Carcassonne n’est probablement pas devenue une cible par hasard. Elle s’inscrit dans une évolution plus large du narcobanditisme français, où les villes moyennes apparaissent désormais comme les nouveaux territoires de conquête d’organisations criminelles toujours plus adaptables, plus mobiles et plus difficiles à combattre.