Une découverte exceptionnelle vient de bouleverser l’histoire de l’abbaye de Fontfroide. En décrochant deux immenses toiles d’Odilon Redon, les conservateurs ont mis au jour des esquisses inédites tracées directement sur les murs de la bibliothèque. Des œuvres restées invisibles pendant près de cent ans.
On croyait les murs de Fontfroide parfaitement connus et pourtant, à l’occasion de la préparation d’une grande exposition consacrée à Gustave Fayet, l’abbaye a livré l’un de ses plus précieux secrets.
Les équipes chargées de déposer les deux décors monumentaux Le Jour et La Nuit, réalisés par le peintre symboliste Odilon Redon, ont découvert de part et d’autre des toiles plusieurs dessins exécutés directement sur la pierre. Bien plus que de simples croquis, les spécialistes évoquent un véritable travail préparatoire de la main de l’artiste.
Ces esquisses représentent notamment des personnages aux allures médiévales, dont certains apparaissent ensuite dans les versions définitives des immenses toiles.
L’histoire d’une amitié artistique hors du commun
Pour comprendre cette découverte, il faut remonter au début du XXe siècle. En 1908, le collectionneur narbonnais Gustave Fayet rachète l’abbaye cistercienne de Fontfroide, joyau fondé au XIIe siècle au cœur des Corbières.
Issu d’une grande famille de propriétaires viticoles, Fayet est alors l’un des plus importants mécènes de son époque. Visionnaire, il réunit dans sa collection des œuvres de Paul Gauguin, Henri Matisse, Paul Cézanne, Vincent Van Gogh et surtout de son ami Odilon Redon.
Les deux hommes entretiennent une relation artistique et personnelle profonde. À la demande de Fayet, Redon conçoit deux immenses panneaux décoratifs destinés à transformer la bibliothèque de l’abbaye. Chacune des œuvres mesure près de 2 mètres de haut sur 6,50 mètres de long. Ébauchées dans l’atelier parisien du peintre, elles seront ensuite achevées directement à Fontfroide.
Un mystère qui intrigue les spécialistes
La découverte soulève aujourd’hui une question fascinante : pourquoi Redon a-t-il dessiné sur les murs avant d’installer ses toiles ?
Les historiens de l’art avancent plusieurs hypothèses sans pouvoir trancher. L’artiste envisageait-il initialement de réaliser toute son œuvre directement sur la pierre ? Ces dessins n’étaient-ils que des essais de composition destinés à préparer les grands décors ? Ou bien s’agit-il d’une étape intermédiaire abandonnée au profit de la toile ?
Pour Barthélémy d’Andoque, président de l’association Musée d’art Gustave Fayet, cette trouvaille constitue « une surprise incroyable », tant les œuvres étaient restées parfaitement dissimulées derrière les panneaux depuis près d’un siècle.
Des toiles bientôt exposées à Paris
La dépose des deux décors répondait avant tout à un impératif de conservation. Les œuvres n’avaient pratiquement pas été déplacées depuis leur installation, il y a près de cent ans.
Elles quitteront exceptionnellement leur écrin de Fontfroide pour être présentées à partir d’octobre à la Fondation Louis Vuitton, dans l’exposition Gustave Fayet, collectionneur-créateur. Icônes de l’art moderne. Ce sera la première fois que Le Jour et La Nuit seront exposées hors de l’abbaye.
Ironie de l’histoire : c’est précisément ce départ temporaire qui a permis de révéler un patrimoine que personne n’imaginait encore caché derrière les chefs-d’œuvre d’Odilon Redon. Une découverte qui enrichit un peu plus l’histoire de Fontfroide et confirme que l’abbaye des Corbières n’a sans doute pas fini de dévoiler tous ses secrets.




