REPORTAGE|Le Mémorial du camp de Rivesaltes inaugure son nouveau parcours pour transmettre l’histoire des « indésirables » du 20e siècle

Dix ans après son ouverture, le Mémorial du Camp de Rivesaltes a officiellement dévoilé vendredi 29 mai sa nouvelle exposition permanente. Une refonte majeure du parcours muséal destinée à enrichir la compréhension historique du camp tout en renforçant sa mission de transmission auprès des nouvelles générations.

Un nouveau parcours pour un lieu de mémoire unique en France

C’est en présence de la ministre déléguée aux Anciens combattants Alice Rufo, de la présidente de la Région Occitanie Carole Delga, de la présidente du Département des Pyrénées-Orientales Hermeline Malherbe ainsi que de nombreux élus, historiens et représentants associatifs que le nouveau parcours permanent a été inauguré vendredi sur ce site chargé d’histoire.

Ouvert en octobre 2015, le mémorial est implanté directement au milieu des vestiges du camp de Rivesaltes, dans une vaste plaine battue par les vents entre Perpignan et Rivesaltes. Conçu par l’architecte Rudy Ricciotti, le bâtiment s’est imposé au fil des années comme l’un des principaux lieux de mémoire de la région.

Cette nouvelle muséographie intervient après plusieurs années de travail scientifique. Son ambition n’est pas seulement de moderniser l’exposition, mais surtout d’intégrer les avancées historiques réalisées ces dernières années sur le fonctionnement du camp et sur le destin des populations qui y furent internées.

« Nous n’avons pas voulu faire un musée plus moderne mais un lieu plus exigeant », a expliqué en conférence de presse la directrice du mémorial, Céline Sala Pons. « Faire de la mémoire non un refuge mais un levier pour comprendre hier et penser demain. »

Plus de 60 000 personnes internées au fil du XXe siècle

Le camp de Rivesaltes demeure un lieu unique dans l’histoire française par la diversité des populations qui y ont été enfermées.

À l’origine construit en 1939 comme camp militaire, il devient rapidement un immense centre d’internement administratif. Au fil des décennies, plus de 60 000 personnes y transitent ou y sont enfermées.

Les premiers à y être regroupés sont les réfugiés républicains espagnols fuyant la guerre civile après la victoire franquiste. À partir de 1941, le camp accueille également des familles juives étrangères et des Tsiganes victimes des politiques d’exclusion du régime de Vichy. Plusieurs milliers de Juifs y sont internés avant leur déportation vers le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.

Après la Seconde Guerre mondiale, le site sert de centre de détention pour des prisonniers allemands puis pour des collaborateurs. Dans les années 1960, il devient surtout l’un des principaux lieux d’accueil des harkis et de leurs familles après la guerre d’Algérie. Des milliers d’entre eux y vivent alors dans des conditions particulièrement difficiles.

Cette succession de populations fait du camp de Rivesaltes un symbole majeur des politiques d’internement et d’exclusion menées en France au cours du XXe siècle.

Une exposition enrichie par les avancées historiques

Le nouveau parcours permanent s’appuie sur les travaux récents de plusieurs historiens ayant permis de mieux comprendre certains pans de l’histoire du camp.

Le président du conseil scientifique, l’historien Laurent Joly, souligne notamment que les connaissances sur l’organisation du site et sur le vécu des différentes populations internées ont fortement progressé depuis l’ouverture du mémorial il y a dix ans.

La nouvelle exposition détaille davantage la répartition entre les différentes zones du camp, le rôle joué par les autorités françaises durant la Seconde Guerre mondiale ainsi que le fonctionnement du système d’internement.

Elle met également davantage en lumière le rôle des « Justes », ces femmes et ces hommes qui ont contribué à sauver des familles juives promises à la déportation.

La grande table centrale, élément emblématique du mémorial, a été conservée. Elle permet toujours de relier les différents parcours de vie et de montrer comment des populations très diverses ont partagé un même destin d’exclusion dans ce lieu.

Un rempart face aux tensions mémorielles

Au-delà de la seule transmission historique, cette nouvelle exposition assume aussi une dimension citoyenne dans un contexte marqué par les débats mémoriels et les tentatives de réécriture de l’histoire.

Lors de l’inauguration, Carole Delga a insisté sur l’importance de préserver la vérité historique face aux manipulations du passé. « Le combat de la vérité est absolument essentiel », a-t-elle déclaré.

Chaque année, près de 20 000 scolaires visitent le mémorial. Les équipes pédagogiques y développent un important travail autour de la transmission, du devoir de mémoire et de la lutte contre les discriminations.

Dans un monde où disparaissent progressivement les derniers témoins directs de ces événements, le nouveau parcours permanent entend ainsi faire du Mémorial de Rivesaltes non seulement un lieu de mémoire, mais aussi un outil de réflexion sur les mécanismes d’exclusion, les dérives autoritaires et la défense des valeurs démocratiques.

Dix ans après son ouverture, le mémorial poursuit ainsi sa mission : raconter l’histoire de ceux que l’État considérait alors comme des « indésirables », afin que leur mémoire continue d’éclairer le présent.